Conférence "Intelligence Economique : Recherches et Applications", 14-15 avril 2003


L’intelligence économique sur Internet: évaluation des pratiques en France

Par
IHADJADENE Madjid,
ihadjade@u-paris10.fr
Centre de Recherche en Information Spécialisée et en Médiation des Savoirs (CRIS)
Université de Paris X, 200 avenue de la République, 92001 Nanterre cedex France
Et
FAVIER Laurence
Laurence.Favier@u-bourgogne.fr
Université de Bourgogne, UFR Lettres, 2 bd Gabriel 21000 Dijon

Et
CHAUDIRON Stéphane
chaudiro@u-paris10.fr
Centre de Recherche en Information Spécialisée et en Médiation des Savoirs (CRIS)
Université de Paris X, 200 avenue de la République, 92001 Nanterre cedex France

Résumé
L'objet de cette étude est une mise en perspective de la réalisation de la veille
stratégique par des entreprises à partir de l'usage des outils qu'elles mettent en œuvre.
L'usage des outils et plus largement des moyens techniques sollicités pour réaliser un
projet de veille permet de dépasser le discours idéalisé sur la surveillance de
l'environnement et d'approcher la réalité des pratiques informationnelles des entreprises,
du choix de leurs sources à leur exploitation, dès lors qu'elles entreprennent de
développer une démarche systématique en matière de collecte et traitement de
l'information sur leur environnement. Ni évaluation des fonctionnalités des outils, ni
évaluation de la mise en place de projets de veille ou d'intelligence économique, cette
étude cherche à comprendre l'utilisation réelle des premiers dans le cadre des seconds.
A partir de l'observation des pratiques de veille d'entreprises moyennes bourguignonnes,
de cellules internes de veille de grandes entreprises parisiennes et celles de prestataires
de veille on compare l'utilisation de solutions techniques intégrées ad hoc telles qu'on
en trouve quelques exemples sur le marché, celle d'un parc d'outils variés répondant à
un processus cyclique, celle de moyens spécifiques et systématiques ne reposant pas sur
des techniques

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Mots-clés :
Pratique, étude d’usage, intelligence économique, veille automatisée, internet
I.

Introduction
Le traitement de l'information utile à la détermination de la politique des organismes
économiques, à ce que l'on nommait dans les années 1960 "la planification stratégique",
est un enjeu, sans cesse renouvelé pour les acteurs économiques, qui a provoqué la
rencontre du management et des outils d'aide à la décision issus du traitement
automatisé de l'information sous toutes ses formes. La question de savoir quels
dispositifs techniques et en particulier quels outils informatiques peuvent assister les
pratiques de veille des acteurs économiques a un intérêt international comme en
témoignent par exemple les études récentes de l'américain Fuld [1] [2], de la canadienne
Bouthillier [3] [4] et les nombreuses publications consacrées à la veille et l'intelligence
économique depuis les années 1980 [5][6][7].
Le débat se centre aujourd'hui sur l'évaluation des outils existants pour assister
l'ensemble du processus de la veille et non seulement une de ses étapes. Fuld [1] a
réalisé une telle évaluation, concluant à un certain échec du marché des logiciels actuels
dans ce domaine, conclusion confirmée par Bouthillier et Shearer [3].
Nous voudrions, pour notre part, contribuer à cette réflexion sur le rôle des outils de
veille non plus en évaluant les logiciels par rapport à la modélisation du processus de
veille mais en confrontant celle-ci à sa réalisation effective. La littérature sur
l'intelligence économique est en effet divisée en deux grandes tendances : les études sur
la mise en place du processus (l'organisation de l'intelligence économique et ses
finalités) et celles consacrées à l'intérêt de certains logiciels. Or l'insuffisance de
l'intelligence économique dans les entreprises françaises d'une part, de la performance
des logiciels dans ce domaine d'autre part, nous conduisent à penser que seule une
analyse de l'utilisation effective des outils dans le cadre d'une pratique de l'intelligence
économique, pourraient nous éclairer sur l'amélioration possible des solutions
techniques de traitement de l'information et par là-même sur la mise en œuvre concrète
de l'intelligence économique.

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II.

Les outils d’intelligence économique
Le renouvellement de l’information électronique est si rapide qu'il devient humainement
difficile de suivre l'ensemble des évolutions de la concurrence, du marché ou des
technologies. C’est pourquoi l’automatisation d’une ou plusieurs tâches du veilleur
s’avère nécessaire. Ces outils doivent répondre aux besoins du veilleur qui sont
multiples : Des besoins d’exploration, de structuration, de positionnement et d’analyse.
Parmi, ces systèmes, les agents intelligents qui sont des outils autonomes, exhaustifs et
rapides permettant d'automatiser certaines étapes d'une veille en se chargeant des tâches
fastidieuses.
Les solutions intégrées1 de type Autonomy ou Arisem incorporent plusieurs modules
permettant de collecter, de stoker, d'analyser et de diffuser des informations de veille.
Dans cette catégorie nous incluons l’ensemble des logiciels qui se proposent de prendre
une partie (une ou plusieurs phases) du processus de veille. Une grande partie de ces
outils se positionnent actuellement sur la marché de la gestion des connaissances (KM).
(Business interactif, 2002) [8] dans leurs livre blanc2 des outils de KM, dressent un
ensemble de critères permettant de distinguer entre les outils ainsi que les avantages et
inconvénients de chaque solution. Néanmoins, en ce qui concerne les logiciels de
l’intelligence économique, nous avons remarqué une nette différence dans l’offre en
France et en USA.
En 2000, une étude comparative sur les logiciels d’intelligence économique fut menée
par le cabinet américain Fuld [1]. Sur les 140 logiciels analysés, 12 seulement (10%)
ont été retenus pour leur adaptation au cycle du renseignement et à la méthodologie de
la veille : ils traitent toutes les étapes du cycle. Fuld constate qu’il y a une inadéquation
entre l’offre des éditeurs et les besoins des veilleurs, notamment au niveau de l’analyse.
L’étude effectuée, en 2002 [2] n’a pas apporté de changement significatif au niveau de
l’offre. KnowledgeWorks (Cipher), WisdomBuilder, Strategy! et Wincite sont donc les
quatre logiciels qui répondent le plus au cycle de veille de Fuld. Les deux études de
Fuld ne concernent que les logiciels de veille vendus existants sur le marché américain.
1

Récemment des éditeurs proposent, notamment pour les besoins de veille des PME, des solutions
accessibles en mode ASP1.
2
Disponible au http://www.busnessinteractif.fr

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En France, le cabinet de conseil Sés@me [9] a comparé l’offre de produits3
d’intelligence économique par rapport au cycle de la veille tel qu’il est défini par la
norme AFNOR. Lesca4et Rouibah [10] ont aussi initié une étude similaire. Ces deux
études sont antérieures à celles de Fuld et de Bouthilier. Il ressort de ces études que :


pour les étapes de définitions des besoins, des axes de surveillance et des acteurs
à cibler, aucun outil n’est satisfaisant



Hormis Vstrat de Digimind, aucun outil ne fournit d’aide dans l’identification
des sources d’information.



La majorité des outils sont satisfaisants pour les besoins de collecte et la
sélection de l’information.



Une partie des outils, à travers leurs offre de catégorisation et de visualisation,
aident le veilleur dans l’analyse et l’organisation de l’information. Ce sont
Verity, Neomic, Arisem, Pericles Vstrat., Dataview et RIDoc.



Seul Vstrat apporte une aide dans la validation et le réajustement des résultats de
la veille.
Estimant que les critères de Fuld [1] sont trop nombreux et pas toujours bien

définis, Bouthillier et Shearer [3] ont évalué quatre logiciels de veille avec un nombre
de critères réduits. Elles constatent qu’en comparaison aux logiciels de gestion de bases
de données, il y a peu d’innovation. L’analyse des résultats révèle que plusieurs
dimensions de la veille ne sont pas prises en compte par les logiciels évalués. Pour
Bouthilier [3] « Nous sommes donc loin d’avoir des outils permettant une surveillance
automatique de l’environnement des entreprises, et des outils d’aide à la prise de
décision de valeur sûre mais plutôt discutable ».

3
4

Les outils étudiés par Sés@me sont : Verity information server, Doc Fulcrum de Hummingbrid,
KnowledgeServer d’Inforama, A3Tech d’Arisem, Pericles de Datops et Vstrat de Digimind.
Les outils évalués par LESCA sont: Tétralogie, Topic, Taiga, Mecia, L4U, Idealist, LotusNotes,
Leximappe, Dataview, textMining, Ridoc, Gingo, EIS.

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III.

Méthodologie
Pour comprendre quels outils assistaient le processus de veille (ou cycle de

l'intelligence selon les termes précédemment évoqués) en partant des pratiques et non
des logiciels du marché, nous avons observé comment certains acteurs le mettaient en
œuvre. Ces acteurs représentaient des entreprises moyennes bourguignonnes, des
cellules internes de veille de grandes entreprises parisiennes et celles de prestataires de
veille. Afin de recueillir des données qualitatives nous avons procédé, dans un premier
temps, à des entretiens semi-directifs avec seize responsables de cellules de veille. Les
entretiens individuels nous permettent de mieux connaître les contextes d'action et les
stratégies des veilleurs, de repérer les facteurs qui jouent positivement ou négativement
dans la mise en œuvre des logiciels de veille. Toutefois, cette technique nécessite un
nombre conséquent d’entretiens pour être valable et recueillir des données pertinentes et
exploitables. Nous avons complété cette étude par une enquête quantitative sur
l'utilisation des outils de la veille. Cette observation n'avait pour objectif ni une étude
des performances des logiciels utilisés, ni une évaluation des pratiques mais visait
seulement à mieux cerner la relation entre pratiques et outils.
Nous avons contacté par le bais de la liste de discussion veille@fr, un ensemble
de veilleurs et de spécialistes de l’intelligence économique. Nous avons limité notre
choix afin de pouvoir mener des d’entretiens approfondies. Ce corpus est donc constitué
de trois prestataires de services de veille en externe, sept veilleurs en cellules de veille
interne. Les veilleurs en cellules internes interrogés ont un “ profil ” assez proche : ils
travaillent dans des structures elles-mêmes assez légères, avec un petit nombre de
personnes, mais leurs produits s’adressent, eux, à un large public. Les prestataires ont,
eux, des profils assez divers : pour deux d’entre eux, il s’agit de structures relativement
grandes (entre 10 et 20 personnes), quant au troisième, il est de taille beaucoup plus
modeste (4 personnes). Tous trois ont pour clients de grands comptes.
En Bourgogne, nous avons effectué des interviews avec six responsables de
veille de six entreprises industrielles. La première spécialisée dans la fabrication de
ventilateurs industriels (avec un effectif de moins de 20 personnes), la seconde dans
fabrication d'équipement de matériel audiovisuel (Effectif ≥ 100), la troisième dans la
fabrication d'équipement d'emballage et de conditionnement (Effectif ≥ 100), les trois
dernières sont spécialisées dans l’industrie chimique (Effectif ≥ 1000).

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IV.

Résultats et discussion
Les fonctionnalités des logiciels de veille présentés sur le marché français sont

essentiellement : la recherche élaborée, la mise à jour, l'alerte sur les changements de
sites sélectionnés, la découverte de connaissance (analyses des données, méthodes de
cartographie), diffusion (DSI, portail intégrant la veille).
Malgré l'existence de ces outils spécifiquement ciblés sur la "veille", l'utilisation que
nous avons pu observée est le plus souvent celle des outils de recherche des sources
payantes, les moteurs de recherche sur l'Internet gratuit (pour des études et non
seulement pour des recherches ponctuelles dans la plupart des cas malgré la méfiance à
l'égard d'Internet) et d'outils de bureautique classiques pour stocker et retrouver
l'information : tableau Excel, base Access, exceptionnellement outils GED très
simplifiés avec stockage papier des documents sources.
Toutefois certaines entreprises ont fait l'acquisition de solutions intégrées de veille.
Malgré la performance de ces outils le constat est celui d'un échec lié :
-

à leur difficulté d'utilisation : une formation à ces outils est indispensable,
notamment une formation informatique que n'ont pas les veilleurs actuels

-

au temps important à consacrer au paramétrage et à la maintenance de ce
paramétrage.

On

parfois au coût que représente l'acquisition de tels systèmes.
peut globalement observer l’apparition de deux grandes tendances dans ces

entretiens : d’une part l’utilisation de solutions “ intégrées ”, outils de veille complets
censés traiter le processus du début à la fin (collecte, traitement et diffusion de
l’information), d’autre part

le “ bricolage ” de solutions légères et combinaisons

d’outils divers traitant les informations étape par étape. A noter que ces deux tendances
recoupent la distinction entre veilleurs internes et prestataires. On doit également
remarquer que quelle que soit leur orientation, tous ont insisté sur l’importance du
travail humain et de l’aspect manuel de la veille, que ce soit en amont de la veille ou au
cours du processus lui-même.

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IV.1 Utilisation d’outils intégrés : difficulté du paramétrage et efficacité à long
terme
Certaines des structures ont fait le choix d’automatiser au maximum le processus
de la veille, en utilisant un logiciel complet à cette seule fin, en l’occurrence l’outil
développé par Arisem, ou un portail développé à partir des produits Autonomy. Ces
logiciels ont pour vocation de proposer une gestion centralisée et très formalisée de
l’information (issue de sources tant internes qu’externes).
On peut constater d’une façon générale que ce choix de systématisation très forte
de la veille procède d’une volonté générale de s'orienter vers une plus forte intégration
de la gestion de l’ensemble de l’information circulant dans l’entreprise (introduction de
procédures de Knowledge Management par exemple). Ce qui explique pourquoi ces
solutions sont adoptées plus par les cellules de veille internes que par les prestataires.
L’utilisation de ce type de logiciel pose un problème de taille, qui est celui du
paramétrage : avant d’être pleinement opérationnel et d’offrir la valeur ajoutée promise,
il est nécessaire de passer par une assez longue phase de réglages, ce qui représente un
investissement très important, en temps et en travail. Il s’agit, pour permettre au
système de fonctionner de façon autonome, de lui donner toutes les informations
nécessaires à chaque phase. Il faut tout d’abord renseigner de façon précise et
exhaustive les sources à interroger pour la collecte. Il faut également déterminer la base
de connaissance (“ Knowledge Base ” ou KB pour le logiciel Arisem) où les mots-clefs
servant à l’indexation des documents (dans le cas du portail développé à partir
d’Autonomy), c’est-à-dire mettre en place une représentation stable et fidèle de
l’ensemble du domaine d’application de la veille, ce qui se rapproche du travail
traditionnel en documentation de création d’un thésaurus. Ce travail en particulier, de
gestion des mots-clefs et du vocabulaire utilisé dans les recherches, est extrêmement
long et complexe, et demande un très fort investissement d’une part, et une très grande
expertise d’autre part. Par ailleurs, le paramétrage implique que soient mis en place les
plans de classement utilisés pour le traitement des informations collectées, ce qui là
encore représente un travail préliminaire très important. Il est enfin nécessaire
d’identifier les différents destinataires des produits de la veille, et déterminer les modes
de communication pour leur diffusion.

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Toutes ces tâches préliminaires impliquent que le système ne soit pas
opérationnel de façon immédiate : l’utilisation d’un outil intégré nécessite un temps
relativement long, et un travail assez conséquent, avant d’être réellement efficace.
Ces paramétrages doivent de plus être constamment réévalués et retravaillés
pour rester adaptés aux besoins et aux contextes d’usage, qui sont soumis à de
nombreux changements. Ainsi, un outil automatique n’est pas un outil “ magique ”, qui
“ tourne tout seul ”, il demande un très grand effort de mise en place, effort pour lequel
les veilleurs n’ont souvent pas de temps ou de moyens techniques à s’accorder : le
paramétrage, et la maintenance de ce paramétrage, demande généralement plus de
temps que n’en ont les veilleurs.
Ce qui explique pour une bonne part les éventuelles déceptions devant ce type
de solutions, trop “ lourdes ” à gérer à court terme et rentables seulement sur le long
terme, et le choix d’autres solutions, notamment celui d’adopter plusieurs logiciels, plus
“ légers ”, intervenant successivement dans le processus de veille.

IV.2 Utilisation de solutions variées : difficulté du bricolage et efficacité à court
terme
La seconde grande tendance est donc celle qui consiste à utiliser plusieurs outils
plus “ légers ”, divers et complémentaires (et souvent très peu onéreux, voire gratuits),
au cours du processus. Il s’agit par exemple d’utiliser d’abord des moteurs en ligne du
type Google ou Alta-Vista pour identifier d’une part les sources principales
d’information, les portails spécialisés notamment, et pour identifier d’autre part les
requêtes et les mots-clefs les plus représentatifs du thème de la veille, et qui amènent à
première vue les meilleurs résultats ; ces requêtes sont ensuite lancées sur un métamoteur client du type Copernic, pour collecter l’information de façon un peu plus
formalisée ; à partir des pages retrouvées, le veilleur pourra utiliser des logiciels de
traitement tels que résumé (Copernic Summarizer), cartographie et clusterisation (C4U
par exemple), pour apporter une valeur ajoutée à l’information brute collectée.
Il faut noter que l’utilisation de ces différents outils varie dans le temps et selon
le type de veille menée : il ne s’agit généralement pas d’une procédure fixe qui amène
de façon immuable en entrée d’un logiciel la sortie du logiciel précédent (ce qui se

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rapprocherait finalement de ce que fait un système intégré de veille), mais d’un choix
variable d’utiliser, ou non, tel ou tel outil à la disposition du veilleur. C’est donc le
veilleur qui fait le choix, stratégique, de l’usage de ses outils.
Ici se posent les problèmes liés à l’organisation de la veille : ce type de système,
combinant une suite d’outils différents et autonomes, semble finalement très adapté à
des recherches complexes mais plus ponctuelles, plutôt qu’à une veille récurrente. Il est
difficile de garder une trace stable d’un travail effectué sur plusieurs outils différents : si
chaque outil peut garder en mémoire les tâches menées et leurs modifications dans le
temps, et permet donc de répéter ces tâches pour une veille à long terme, il est
néanmoins nécessaire de renseigner chaque outil à partir des modifications effectuées
sur les autres. La veille implique une gestion des tâches systématique et contrôlée dans
le temps, et seul un travail manuel permet dans ce cas de transformer en système une
suite d’outils variés et indépendants : c’est le travail intellectuel du veilleur qui garantit
la systématisation de la veille, quand cette systématisation est posée par définition dans
le cas d’un outil intégré. Lorsqu’une modification est appliquée à un outil (un
changement des requêtes lancées sur le méta-moteur par exemple après avoir identifié
un nouvel axe pertinent), il faut répercuter manuellement cette modification sur les
autres outils.
De plus, ce type de système implique que l’on renseigne à chaque fois,
manuellement, chaque outil utilisé en fonction des résultats des autres outils. La
communication de la progression entre chacune des étapes se fait automatiquement dans
le cas d’un système intégré, alors qu’il faut au contraire “ forcer ” cette communication
entre les différents outils utilisés lorsqu’à chaque étape de la veille correspond un ou
plusieurs logiciels autonomes. Pour reprendre l’exemple précédent, après avoir testé un
certain nombre de requêtes sur un moteur en ligne, il faut les lancer manuellement sur le
méta-moteur client.
C’est donc la gestion des différentes étapes de la veille d’une part et le caractère
récurrent des recherches d’autre part qui sont alors difficiles à gérer et qui demandent un
fort travail manuel.
Cependant, la phase de réglages est simplifiée, dans la mesure où chaque outil
est paramétré pour une tâche plus précise et plus circonscrite, et un mauvais

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paramétrage de l’un des outils n’a qu’une influence minime sur les autres phases (quand
un mauvais paramétrage d’un outil intégré peut compromettre l’ensemble des résultats
du processus). Ce “ bricolage ” de solutions éparses est plus souple, et plus facile à
adapter à des besoins différents ou changeants, mais il ne permet pas un traitement très
formalisé (et donc réutilisable) du processus. La suite de logiciels utilisés pour la veille
est opérationnelle de façon beaucoup plus immédiate, mais doit être maintenue de façon
permanente, alors qu’une fois l’outil intégré paramétré de façon complète, il “ tourne ”
de façon beaucoup plus autonome (même s’il nécessite également un travail de
maintenance).

D’une façon générale, il semble que le choix entre les deux types de solutions ne
soit pas toujours réellement réfléchi, notamment en fonction d’un audit profond des
besoins et des ressources au départ, mais plus circonstanciel. Les personnes “ déçues ”
par les outils d’Arisem par exemple, le sont en particulier parce qu’elles n’ont pas le
temps nécessaire à investir dans la gestion d’un logiciel aussi complexe.
Le choix d’un outil intégré peut être lié également à des facteurs plus inattendus,
et notamment à l’aspect symbolique de la technique et de l’introduction d’un outil
technique “ à la pointe de la modernité ”. Selon un des veilleurs interviewés, il apparaît
que le choix d’un système intégré ne correspond pas du tout aux besoins réels de la
cellule de veille, tels qu’ils sont exprimés par les veilleurs, du moins pas par rapport aux
produits qui leur sont demandés : ces produits ne demandent pas d’utiliser un logiciel
aussi puissant, complexe et lourd à gérer, dans la mesure où il n’y a qu’une seule source
surveillée (les dépêches Reuters), que cette source est déjà filtrée en amont par son
fournisseur, et que cette masse d’information est tout à fait susceptible d’être traitée
manuellement.
IV.3 L’importance du travail humain
Toutes les personnes interrogées ont insisté sur l’importance essentielle du
versant humain des activités de veille :
Au niveau de la définition des besoins et des axes de la veille au
départ, qui ne peut bien sûr pas être automatisée, et qui conditionne toute la suite du

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processus. On doit de plus remarquer qu’il semble que cette phase ne soit pas réellement
formalisée, et la façon dont elle est menée dépend fortement des contextes, de la culture
de l’entreprise notamment. Les pratiques sont diverses :




« Le responsable gère entièrement les sujets de la veille en concertation avec les
directions opérationnelles »
« je laisse à mon équipe une liberté dans le choix des sujets à traiter et axes à
surveiller»
« certains sujets sont proposés par la direction, d’autres suggérés par le
responsable du service veille ».
Au niveau de la collecte. La difficulté pour l’automatisation est notamment dans

l’identification des sources (et de leur pertinence) : l’automatisation ne peut intervenir
que dans un second temps, après un travail intellectuel, et pour chacune des personnes
interrogées, rien ne peut remplacer l’intuition humaine, le hasard de la recherche. On
peut insister sur le paradoxe soulevé par plusieurs des veilleurs interrogés,

qui

soulignent que la valeur ajoutée apportée par un professionnel de la veille sur Internet
vient généralement de sa pratique des réseaux non pas électroniques, mais humains :
toute l’information n’est pas sur Internet, et veiller sur Internet ne remplace pas la veille
“ humaine ” (surveillance des salons professionnels en particulier). Ensuite, pour ce qui
concerne le paramétrage des outils automatiques et/ou la mise en place des requêtes
censées représenter ces besoins, il est évident qu’il ne saurait y avoir de solution
entièrement automatique. Cette phase est nécessairement une phase de travail
intellectuel et nécessite une expertise dans les domaines surveillés, ainsi que dans celui
de la recherche d’information et d’Internet.
La phase où l’outil automatique est le plus utilisé est bien sûr celle du traitement
de l’information, considérant généralement la masse d’information à traiter. Mais là
aussi il semble que la confiance des usagers dans un traitement totalement automatique
soit limitée : un tel traitement est souvent considéré comme une perte de temps ou
d’énergie, et soupçonné de “ faire moins bien ” . Parmi les commentaires recueillis :


« Il existe un problème dans la validation des informations »



« C’est une activité essentiellement humaine même si certains outils sont
parfois utilisés (data view, leximind, etc..) »



« Les Logiciels sont utilisés pour illustrer des tendances »

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Lien entre la définition des besoins et la diffusion des résultats de la veille :Alors
que l’entretien concernait les pratiques et l’usage des outils automatiques pour la veille,
plusieurs de nos interlocuteurs ont soulevé le problème de la définition des problèmes
(les axes de la veille) et surtout l’inexistence de feedback entre la diffusion des résultats
et la reformulation des besoins :


« la direction pourrait sans doute exprimer plus nettement précisément ses
besoins en matière de veille. Ceci pour ne pas laisser les acteurs de la veille
dans l’incertitude… »



« réaliser des tables rondes, réunions sur un domaine avec des experts afin de
mieux préciser les demandes et diffuser les résultats »



« nous manquons d’information sur l’utilisation des produits de la veille ».



« Ce qui est frustrant c’est de ne pas pouvoir aller jusqu’à l’exploitation des
information transmises ».



« il y a peu de demandes de la direction et très peu de retours. Lorsqu’il ya des
demandes, les tenants de la demande ne sont pas connus. Le veilleur ne connaît
pas la portée de son travail »

V.

Conclusion
La conception d'outils de veille s'est élaborée à partir de la formalisation du processus
d' "intelligence" présentée comme un processus cyclique. Cette formalisation du
processus a pour objectif de faire de l'"intelligence économique" :
a) une activité systématique, avec méthodes, outils et professionnels spécialisés
b) une activité "mesurable", susceptible d'être évaluée.
Cette conception est d'inspiration américaine. C'est la différence entre la veille et
l'intelligence économique, entre le modèle japonais qui fait de la veille un état d'esprit,
une culture de l'information et la pensée américaine de l' intelligence économique
fondée sur une organisation scientifique et sur les technologies de l'information.
L' "intelligence" est le produit d'un processus qui vise à la maximisation des gains et à la
diminution des pertes d'information, ce qui suppose un ciblage très précis à la fois de
ses utilisateurs et de ses sources.

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Or cette conception se heurte à de sérieuses difficultés dans sa mise en œuvre :
a) Les outils logiciels n'assistent pas la totalité du processus mais le complexifient.
-

Parce-qu'ils génèrent plutôt une activité nouvelle qui redouble le besoin
d'expertise intellectuelle. Plus l' "intelligence" est technologique, plus elle
nécessite de l'assistance humaine, ce qui induit des coûts supplémentaires.
On constate ainsi la multiplication des cercles de veille, des clubs
d’intelligence

économiques

qui

viennent

s’ajouter

aux

comités

bibliographiques.
-

Parce-que les logiciels "intégrés" nécessitent des compétences très élaborées
et variées pour être opérationnels et que leur gestion est lourde. Or les
personnes engagées dans ces activités de veille ont souvent assez peu de
compétences en informatique.

-

Parce-que ceux qui ne le sont pas fractionnent l'activité en une diversité
d'outils qui ne sont pas interfaçables.

b) L'usage d'outils logiciels est pourtant incontournable à toutes les étapes du
processus.
c) La confrontation des outils et des pratiques montre que la réalisation du
processus est linéaire et sans retour.
d) L'identification des besoins, et donc le ciblage des utilisateurs des produits de
veille est difficile.

VI.

Références
[1]
[2]
[3]

[4]
[5]

Fuld [en ligne]. Intelligence software : reality or still virtual reality ? Fuld & co,
Cambridge, Massachussets, 2000 (disponible sur http://www.fuld.com)
Fuld [en ligne]. Intelligence Software : the Global Evolution Fuld & Co Cambridge,
2002
Bouthillier, F. & K. Shearer. Étude comparative des systèmes de veille concurrentielle
en regard du traitement de l'information. In Filtrage et résumé automatique de
l'information sur les réseaux. 3ième congrès International Society for Knowledge
Organization , sous la direction de Stéphane Chaudiron et Christian Fluhr. 5-6 juillet
2001. pp. 265-273
Bouthillier, F. Eléments de comparaison d'outils de veille concurrentielle. IDT 2002.
Jakobiak, F. Pratique de la veille technologique. Paris: Éditions d'organisation,1998

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CHOO C.W. 1998 - Information management for the intelligent organization. The art of
scanning the environment, Information Today, Medford, New Jersey
Business Interactif (2002): Panorama des solutions de gestion de la connaissance.
Disponible au http://www.businessinteractif.fr (site consulté le 10/01/2002)
Sésame 'Identification et analyse de l'offre en matière d'outils de veille stratégique
automatisée' Société Sés@me Etude MENRT, Paris, mars 2000
Lesca H et Rouibah K.Des outils au service de la veille stratégique. Système
d’information et management (2)1997, pp 100-131

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